[RussEurope en exil] Vers la fin de l’Ubérisation ? Par Jacques Sapir

Billet invité

On parle beaucoup, depuis ces dernières années de « l’uberisation ». Ce néologisme cherche à rendre compte d’une évolution importante dans le monde du travail : des plates-formes, utilisant des applications pour smartphones, mettent en contact ce qui est décrit comme des « particuliers » avec d’autres « particuliers » pour échanger des services ou acheter un service. C’est ce que l’on appelle aussi l’économie « collaborative ». Cette économie recouvre des initiatives qui sont pour certaines très positives. Mais, elles recouvrent aussi des méthodes qui s’apparentent bien plus à l’extorsion d’une rente. J’ai consacré à cette question une émission sur Radio-Sputnik[1], avec Franck Dedieu délégué général de République Moderne, professeur à l’IPAG Business School et Sayah Baaroun, Secrétaire Général du Syndicat des Chauffeurs Privés VTC, émission qui a été diffusée le 15 décembre.

Le cas de la société UBER, dont la capitalisation en bourse est de plusieurs dizaines de milliards, est à cet égard exemplaire. UBER se prétend être une plateforme qui met en relation des chauffeurs, considérés comme des travailleurs indépendants, et des clients. L’outil de travail, le véhicule, appartient au chauffeur, mais l’application, qui permet la mise en relation avec les clients est la propriété d’UBER. Ce qui autorise d’ailleurs cette société à fixer le prix de la course faite par le chauffeur, et à imposer une certaine catégorie de véhicules. La rémunération d’UBER venant d’un pourcentage qu’elle prélève sur le prix de la course.

Depuis maintenant plusieurs mois les chauffeurs travaillant pour UBER se plaignent, et à juste raison, de la dégradation dramatique de leurs conditions de travail. Avec des semaines d’environ 70h il ne leur reste plus que 1000 euros à la fin du mois. Bine sûr, certains surnagent, ou survivent. Mais ils ne sont qu’une petite minorité.

Cette situation traduit, pour partie, la concurrence qui s’est instaurée, entre chauffeurs mais aussi, pour une autre partie, la concurrence entre sociétés gérant des applications, car UBER a bien entendu suscité des émules. Normalement, si l’on raisonne en termes « économiques », on considèrera qu’il y a un excès d’offre par rapport à la demande. D’ou le fait que les chauffeurs ne puissent gagner leur vie. Donc, dans ce raisonnement, un certain nombre de chauffeurs devraient sortir de cette activité économique, faisant baisser l’offre et conduisant progressivement à une hausse du revenu. Sauf, que la réalité est en fait bien plus complexe que la « théorie ». D’une part, le prix est fixé par les sociétés, et non par les chauffeurs. De ce point de vue, on est dans une situation étrange. D’autre part, les chauffeurs doivent s’endetter pour acheter le véhicule qui leur est imposé par UBER (ou par les autres sociétés). Cet endettement pèse lourdement sur leur équilibre financier. Alors, on va dire, pourquoi ces chauffeurs ne se retirent-ils pas de ces sociétés pour opérer comme de « vrais » indépendants ? C’est plus facile à dire qu’à faire. Pour se constituer en taxi, il faut une licence, et ces licences sont strictement contrôlées par la préfecture de police. Et, pour travailler comme VTC indépendant, il faut disposer déjà d’un carnet d’adresse et de clients réguliers. On voit donc que, derrière l’apparente promesse d’une « liberté » se profile une contrainte impitoyable qui enferme les chauffeurs d’UBER dans un carcan dont ils ne peuvent se délivrer.

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